Publié par : rdegreve | janvier 18, 2015

Je suis Charlie

L’émotion que m’a procurée la mobilisation populaire contre les assassins des 7 et 8 janvier s’est un peu apaisée. Il est temps maintenant de réfléchir plus posément.

Dans des courriers récents, je n’ai pas écrit « Je suis Charlie », mais « Vive Charlie Hebdo ». Cela n’a pas empêché certaines personnes de m’expliquer qu’elles refusaient le fameux « Je suis Charlie ». Plus généralement, de nombreuses personnes ont refusé ce slogan. Je ne sais pas si elles lui reprochent plutôt un unanimisme qui les dérange, une émotion irrationnelle ou autre chose.

Toujours est-il que ce slogan m’a rappelé « Nous sommes tous des Juifs allemands » de mai 1968 et  « Nous sommes tous des enfants d’immigrés » des combats antiracistes. Ensuite j’ai pensé au fameux « Ich bin ein Berliner » de Kennedy à Berlin-Ouest en 1963. Il exprime donc une empathie, un sentiment de partage et donc un engagement de protection : « Si tu touches à lui ou à eux, tu touches à moi », ce qui en régime démocratique est le plus fort que l’on peut exprimer en terme de solidarité, même si ce ne sont que des mots.

En plongeant plus loin dans l’histoire, deux éléments me semblent à prendre en compte.

D’abord, en terme religieux, un précepte que l’on trouve dans la Bible mais aussi dans le Coran, il me semble, énonce que celui qui s’en prend à une seule créature blesse toute la création.

Ensuite, sur le plan formel, Cicéron rapporte qu’un homme persécuté par un gouverneur romain criait « Civis romanus sum », je suis un citoyen romain. Bien sûr le sens est différent, il y a là l’affirmation d’un droit, non l’expression d’une solidarité ou d’une empathie. Mais ce droit, qui est alors loin d’être universel, est tout de même une étape de la protection des individus. Lord Palmerston reprit cette phrase au XIXe siècle pour étendre la protection de la Grande-Bretagne à tous ses ressortissants. Et Kennedy aussi y fit référence, entamant la mutation sémantique qui amena à la formule empathique : « La liberté est indivisible et, tant qu’un seul homme se trouvera en esclavage, tous les autres ne peuvent être considérés comme libres », dit-il avant de conclure :  » Tous les hommes libres, où qu’ils vivent, sont citoyens de cette ville de Berlin-Ouest et pour cette raison, en ma qualité d’homme libre, je dis : Ich bin ein Berliner « .

Pour ce qui est de l’analyse de la position des gens qui « ne veulent pas être Charlie », je cite Sandra Laugier (http://www.francetvinfo.fr/faits-divers/attaque-au-siege-de-charlie-hebdo/charlie-hebdo-derriere-l-unite-nationale-y-a-t-il-une-fracture-au-sein-de-la-societe-francaise_793713.html):

« L’émotion suscitée par les récents attentats et la mobilisation de solidarité, symbolisée par la phrase « Je suis Charlie », pourraient laisser penser que nous sommes tous Charlie. Mais certains collégiens et lycéens se sont démarqués lors de la minute de silence observée jeudi. Est-ce surprenant ?

Sandra Laugier : Je suis étonnée qu’il y ait un étonnement. Cela n’a rien de si extraordinaire, il ne faut pas monter cela en épingle. Après les attentats du 11-Septembre, un slogan ‘Nous sommes tous Américains’ avait été lancé. La philosophe Marie-José Mondzain avait répliqué dans une tribune publiée par Le Monde intitulée « Je ne me sens pas américaine ». Ne pas « être Charlie » fait écho à cela, sous une forme simplifiée.

Il y a évidemment quelque chose d’un peu stupide dans cette forme de réponse, dans la mesure où c’est prendre au pied de la lettre une expression de solidarité (« Je suis Charlie »). Bien sûr que nous n’étions pas tous Américains, bien sûr que nous ne sommes pas tous Charlie. Nous disons cela pour signifier autre chose, une union symbolique.

On peut donc répondre par la négative à ce mouvement, cela n’a rien d’inédit. Ces réactions étaient prévisibles dans ces établissements de banlieue. Beaucoup de jeunes peuvent ne pas se sentir concernés par cette forme d’unanimisme un peu lourde. Toute expression collective qui va s’imposer à tout le monde produit ce genre de réactions. Cet unanimisme « obligé » peut être mal perçu, comme une obligation au conformisme ou à une solidarité de commande.

Comment expliquer que certains comprennent ou justifient l’attentat contre Charlie Hebdo ? 

C’est très choquant. En disant que certains l’avaient bien cherché, l’idée serait donc une punition moralement justifiée des victimes. Il ne faut pas tolérer ce genre de réactions. Quand les gens expliquent qu’ils ne veulent pas être Charlie, ou ne se reconnaissent pas dans l’émotion exprimée, ce n’est, après tout, que de la liberté d’expression, dont on parle tant ces derniers jours… En revanche, la posture moralisante qui consiste à dire que certains l’ont mérité revient à dire que dès que quelqu’un nous manque de respect, on peut répondre par la violence, on peut tuer. C’est l’expression d’une société à part, où les règles de comportement sont régies par la violence.

Cette position est absolument inacceptable. Il y a peut-être une responsabilité collective, nous avons laissé se développer des zones de relégation, entre autres les banlieues, où ce genre d’idées est la norme. C’est tout à fait inquiétant, et il faut y remédier.

L’unité nationale autour des victimes et de valeurs communes est-elle fracturée à vos yeux ?

Je ne pense pas que ce soit une fracture. Il y a un sentiment d’unité nationale qui prédomine. La fracture n’est pas dans l’unité nationale autour de l’émotion du deuil lié à l’attentat contre Charlie Hebdo, et dont on espère qu’elle va inclure aussi les victimes juives de l’attaque de vendredi. L’unité nationale doit inclure tout le monde, y compris ceux qui ne « se sentent pas Charlie » ou n’apprécient pas les caricatures de Charlie Hebdo. Ce n’est pas la même chose de dire « je ne vois pas pourquoi on attend de moi une solidarité comme si j’étais a priori complice », et de dire « certains l’ont cherché ». Dans le second cas, c’est dangereux, c’est précisément l’esprit du terrorisme, mais c’est ultraminoritaire, donc on ne peut pas parler de fracture.

En revanche, si la fracture n’est pas dans l’unité nationale, elle est dans notre société. Et c’est ce que les terroristes ont précisément visé, à l’intérieur de la communauté musulmane en France, dans les banlieues sensibles. Le fait même qu’il y ait cette réaction chez ces jeunes, de légitimation ou d’explication des assassinats, montre que les terroristes ont peut-être gagné. Car ils auront divisé autour de la condamnation des actes terroristes, ils ont pointé la fracture. »

Agissons pour réduire cette fracture.

Publicités

Le 18 août 1950, à Seraing, importante commune ouvrière près de Liège, le député et échevin (en Belgique, adjoint au maire) communiste Julien Lahaut est assassiné. Il était également président du Parti communiste de Belgique.

L’enquête judiciaire ayant été close en 1972, une demande de constitution d’une commission d’enquête parlementaire fut déposée et refusée en 2001. Mais un enquête fut demandée par le Sénat en 2008 au Centre d’Études et de Documentation Guerre et Sociétés contemporaines (Cegesoma). La question du financement de cette enquête a posé problème et reste relativement controversée en Belgique.

Le problème n’est pas seulement celui des assassins, mais celui des commanditaires, soupçonnés de se situer dans les milieux d’extrême-droite belge, voire dans des milieux reliés aux services secrets belges et à d’éventuels réseaux stay-behind (similaires au célèbre réseau européens Gladio). Les assassins de Lahaut seraient quatre, les trois frères Devillé originaires de Halle et un certain Goossens connu pour militer dans les milieux léopoldistes.

Voici par exemple un article de La Libre.be du 2 juin 2012: http://www.lalibre.be/actu/belgique/article/741359/lahaut-un-bien-etrange-reseau.html

Et une nouvelle récente, datant du 28 février dernier, de la Radiotélévision liégeoise RTC (http://80.92.83.80/infos-flash/politique/1454039-julien-lahaut-lenquete-se-poursuit) :

« L’enquête sur l’assassinat en 1950 du dirigeant communiste sérésien Julien Lahaut va pouvoir se poursuivre. Le budget 2013 de la Politique Scientifique contient 160 000 euros qui permettront au Ceges, le Centre d’étude et de documentation Guerre et Société d’aborder sa deuxième phase. Une premier travail de recherche a commencé en février 2011 sous la direction du professeur Emmanuel Gerard. L’aspect financier étant résolu, les chercheurs se plaignent cependant de ne pas avoir accès à toutes les archives nécessaires. L’identité des quatre tueurs, des militants royalistes proches de l’extrême-droite, est connue mais pas celle des commanditaires. »

Pour ceux, qui douteraient de l’intérêt d’une telle recherches, voici les arguments du professeur Emmanuel Gérard lors d’une interview sur la chaîne de télévision publique francophone (9 mars 2013) : http://www.rtbf.be/info/societe/detail_cold-case-qui-a-tue-julien-lahaut-l-enquete-continue?id=7707833.

Sur Julien Lahaut, on pourra consulter aussi une fiche biographique du Centre des Archives communistes de Belgique : http://www.carcob.eu/files/Julien%20LAHAUT.pdf et une autre fiche de l’Institut liégeois d’histoire sociale (socialiste) : http://ilhs.e-monsite.com/pages/articles/l-assassinat-de-julien-lahaut-une-des-plus-grandes-enigmes-politique-du-xxeme-siecle.html

Le CEGES met gratuitement à disposition du public son bulletin, en ligne. Le numéro 45 comporte pages 23-24 le point sur l’enquête : http://www.cegesoma.be/docs/media/Bulletins/Bulletin45_Site.pdf.

En conclusion, un exemple de dossier historique « brûlant », pour lequel un travail d’historien, sérieux et désintéressé, constitue une contribution importante à une meilleure compréhension de la société par les citoyens.

Publié par : rdegreve | mars 4, 2013

L’enterrement d’une résistante

L’enterrement d’une résistante
Combien étions-nous ? Je ne saurais le dire. Mais dans les rues de Verniolles nous semblions une foule. Foule d’hommes et de femmes, avec en tête un cercueil porté par huit paires de bras, puis un groupe de drapeaux où celui de l’Espagne républicaine flottait au milieu de ceux des Anciens combattants. On enterrait Herminia Puigsech Munoz.
Quelques milans tournaient dans le ciel, montrant leur queue échancrée et leur ventre beige et marron. Le cimetière se remplit peu à peu, se remplit tant qu’il était impossible à la plupart des gens de voir ceux qui ont pris la parole. D’abord une musique s’éleva, le Chant des Partisans interprétée par un homme. Les paroles guerrières détonaient un peu avec l’image de la disparue, nous rappelant que les résistants devaient parfois aussi donner la mort. Puis La Marseillaise, mais sans paroles, c’est-à-dire la France sans mots, terre d’arrivée des fugitifs de la Retirada, terre pleine d’espoirs et de déceptions. L’hymne de la France pour une morte au cercueil enveloppé du drapeau de la République espagnole.
Numen prit alors la parole. Dans un premier temps, il réussit à contenir son émotion pour faire part à l’assistance de messages qu’il avait reçus. Messages des politiques, Jean-Pierre Bel, Martin Malvy et Marc Carballido. Le plus émouvant fut sans doute le message du maire de Tordera en Espagne, dans la comarque de Maresme (province de Barcelone), Tordera dont le dernier maire républicain fut le propre grand-père de Numen, le père d’Herminia.
Ensuite, Numen s’adressa directement à sa mère, rappela qu’elle se retrouva veuve avec deux garçons au décès du père d’un accident du travail et qu’elle occupa plusieurs emplois pour qu’ils aient de quoi mener une vie normale, qu’ils puissent par exemple aller en vacances à Castillon-de-Tarnos. Il évoqua aussi les derniers moments d’Herminia, qui ne voulait pas dormir de peur de ne pas se réveiller – et elle avait raison. Elle allait maintenant rejoindre les morts de sa famille…
Jacques Morell rendit ensuite hommage à Herminia et associa à cet hommage un résistant décédé la semaine précédente, l’Allemand Charlie Schnepper qui habitait à Varilhes. Herminia aurait voulu se rendre à son enterrement, mais elle était déjà trop faible.
Un message de José Alonso, alias le commandant Robert dans la Résistance, qui rappelle qu’Herminia l’appelait malicieusement « mon commandant ».
Puis une femme prit la parole qui choisit, pour rendre un bel hommage à la vigueur intellectuelle et aux valeurs morales d’Herminia, de lire le discours que celle-ci avait prononcé lors de la cérémonie organisé en septembre 2009 quand son nom avait été attribué à l’école primaire de Verniolles. Dans ce texte, Herminia s’adressait – ou devrait-on dire s’adresse ? – aux enfants en évoquant son enfance, en mentionnant le grand pédagogue catalan Francsisco Ferrer et en appelant à la solidarité avec les sans-papiers.
Nous sommes passés d’un monde avec Herminia à un monde sans Herminia, restera en nous l’idéal qu’elle portait avec fermeté et modestie.
Renaud Degrève

Publié par : rdegreve | février 6, 2012

Thucydide

« Notre constitution politique n’a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins ; loin d’imiter les autres, nous donnons l’exemple à suivre. Du fait que l’État, chez nous est, administré dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends particuliers, l’égalité est assuré à tous par les lois ; mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle ; enfin nul n’est gêné par la pauvreté et par l’obscurité de sa condition sociale, s’il peut rendre des services à la cité . La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république et dans nos relations quotidiennes la suspicion n’a aucune place [… ]. La contrainte n’intervient pas dans nos relations particulières ; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république ; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n’étant pas codifiées, impriment à celui qui les violent un mépris universel [… ]. C’est par nous-mêmes que nous décidons des affaires, que nous nous en faisons un compte exact ; pour nous, la parole n’est pas nuisible à l’action, ce qui l’est, c’est de ne pas se renseigner par la parole avant de se lancer dans l’action. Voici donc en quoi nous nous distinguons : nous savons à la fois apporter de l’audace et de la réflexion dans nos entreprises. Les autres, l’ignorance les rend hardis, la réflexion indécis. Or ceux-là doivent être jugés les plus valeureux qui, tout en connaissant exactement les difficultés et les agréments de la vie, ne se détournent pas des dangers ».

J’ai trouvé magnifique ce texte que j’ai trouvé dans le livre L’avenir de l’histoire de Vincent Duclert.

D’une éternelle actualité…

Cette question est au fond une partie de la question plus large et si importante : pourquoi la France a-t-elle perdu cette guerre ?

Pour montrer l’importance, je me contenterai ici de citer François Fillon quand il était ministre des Affaires sociales. Cela se passe le 2 octobre 2002, lors de la discussion à l’Assemblée nationale du « projet de loi relatif aux salaires, au temps de travail et au développement de l’emploi », projet de loi réformant les 35 heures (voir le site de l’Assemblée nationale) :

« M. le ministre des affaires sociales, du travail et de la solidarité. Par ailleurs, vous avez mis en cause la rapidité avec laquelle le gouvernement auquel j’appartiens a réagi pour mettre en oeuvre une nouvelle politique après l’échec de la politique de l’emploi que vous avez conduite. Je prends cela évidemment comme un hommage, et cela me permet de répondre à ceux qui trouvaient que je n’allais pas assez vite que j’avais sans doute le bon rythme.
Enfin, vous avez défendu l’idée que la droite est la droite, que la gauche est la gauche, que l’histoire balbutie, que vous avez toujours été à l’origine des conquêtes sociales…
    M. Jean Le Garrec. Je n’ai jamais dit ça !
    M. le ministre des affaires sociales, du travail et de la solidarité. … quand nous aurions toujours tenté de nous y opposer. C’est oublier le rôle que nous avons joué dans la construction de notre système de protection sociale. C’est oublier les grandes lois de 1970 sur l’hôpital, de 1975 sur les handicaps, ou encore de 1971 sur la formation professionnelle.
    Mme Martine David. Tout ça ne va pas très loin !
    M. le ministre des affaires sociales, du travail et de la solidarité. C’est aussi oublier le rôle et la responsabilité du Front populaire dans l’effondrement de la nation française elle-même ! (Applaudissements sur les bancs du groupe de l’Union pour la majorité présidentielle. – Très vives protestations sur les bancs du groupe socialiste.)
    Plusieurs députés du groupe socialiste. C’est scandaleux !
    M. Jean-Marc Ayrault. Vous dérapez !
    M. Gérard Bapt. Vichyste !
    Mme Martine David. C’est indigne de cette enceinte !
    M. le ministre des affaires sociales, du travail et de la solidarité. On sent quand les sujets vous touchent ! (Exclamations sur les bancs du groupe socialiste.)
    M. le président. Continuez, monsieur le ministre. S’il vous plaît ! »

La citation exacte permet de repérer les applaudissements des députés de droite et les réactions indignés de la gauche : le sujet reste politiquement très actuel !

Je veux recommander ici un article qui me semble excellent, publié dans la revue Guerres mondiales et conflits contemporains, qui a pris la succession de la Revue d’histoire de la Seconde guerre mondiale. Cet article est consultable sur Internet sur le site cairn.

L’auteur montre très clairement que le réarmement a été une réalité massive à partir de 1936, que c’était même la seule réponse concrète à la perception de la menace croissante représentée par Hitler, « la politique étrangère et la doctrine militaire étant marquées l’une et l’autre par une forte inertie et des hésitations durables ».

Voici les chiffres des trois programmes successifs du réarmement français :

« — le programme initial du 7 septembre 1936, dit des 14 milliards (sur quatre ans), en réaction à la réoccupation militaire de la Rhénanie intervenue en mars mais différée en raison du jeu politique français et de ses échéances électorales. Les dates l’indiquent clairement : le réarmement a constitué immédiatement une priorité du gouvernement du Front populaire, et tout particulièrement de Léon Blum et d’Édouard Daladier ;

— le programme complémentaire du printemps 1938 d’un montant de 12 milliards (décrets-lois du 2 mai 1938), en réaction à l’annexion de l’Autriche (Anschluss) au mois de mars, qui privilégiait tout particulièrement les armements antiaériens ;

— le programme du printemps 1939 d’un montant de près de 65 milliards sur quatre ans (1940-1943), en réaction à l’entrée des troupes allemandes à Prague et à l’annexion de la Bohême-Moravie, toujours en mars, mais partiellement adopté dans des conditions politiques difficiles. »

Tout l’article est intéressant, nuançant par exemple aussi, la qualité de la préparation allemande.

Un compte-rendu de colloque paru dans la revue Autrement et un numéro très récent de la revue L’Histoire abordent la même question des causes de la défaite de 1940.

Annie Lacroix-Riz défend, elle, la thèse d’un « choix de la défaite » par les élites économiques françaises. Je recommande ici son site Internet : historiographie.info.

Hier soir, l’Amicale des Anciens Internés politiques et résistants du Camp du Vernet d’Ariège organisait la projection d’un film inattendu,  bouleversant et qui a suscité de vifs débats dans une salle comble.

En 1939, le cinéaste Jean-Paul La Chanois, de son vrai nom Jean-Paul Dreyfus, tourne un documentaire appelé « Un peuple attend » . Ce documentaire semble avoir été commandé par une organisation de secours aux réfugiés espagnols, la Centrale sanitaire internationale.

Avec les autorisations officielles, le réalisateur a filmé l’arrivée en France des Républicains espagnols. Ensuite, il lui a été interdit de continuer à filmer et c’est en cachette qu’il a réalisé quelques prises de l’intérieur du camp d’Argelès -sur-mer. Et finalement le film a été confisqué ou détruit :  ce que l’on peut voir aujourd’hui est constitué de rouleaux retrouvés aux États-Unis et montés récemment. Copies ou plans rejetés au montage ?

Beaucoup d’images sont très fortes : défilés de réfugiés à la frontière, entassements d’armes, réfugiés sur la plage, Prats-de-Mollo, etc.

La dernière partie de ce documentaire insiste beaucoup sur l’action de la Centrale sanitaire internationale et d’un comité américain chargé de recueillir des fonds en faveur des réfugiés.

Ce dernier point a suscité immédiatement après la fin de la projection une réaction passionnée d’une participante : selon elle, ce film est un film de propagande qui donne l’impression que « tout allait bien » : en effet, on n’y voit ni mort ni scènes vraiment dures et la naissance d’un enfant semble se dérouler dans les meilleurs conditions possibles.

Un débat nourri s’en est suivi, qui a mis en valeur le caractère orienté du film qui voulait susciter les dons parmi la population des États-Unis. Un autre exemple cité de film de propagande analogue est celui de Cartier-Bresson intitulé « Victoire de la vie ». Personne ne connaissait ici la fameuse Centrale sanitaire internationale qui, d’après mes quelques recherches sur Internet, a été fondée par Willy Münzenberg et était considérée comme une « croix-rouge communiste » (voir un article du Temps de Genève).

Je renvoie à deux sites sur la branche suisse, considérée par certains comme une « Croix-Rouge prolétarienne », suspectée d’extrémisme de gauche dans son pays : histoire de la branche suisse de la CSI et histoire de l’aide suisse aux Républicains espagnols.

Je signale également que l’ACER (Amis des Combattants en Espagne Républicaine) a consacré ses journées de la mémoire historique 2011, les 4 et 5 mars derniers à Benicassim, à l’hôpital des Brigades internationales qui a été à un moment géré par la C.S.I. (voir le discours de Soledina Chantereau).

Je ferai d’autres recherches et j’espère aussi recevoir ici des réponses à notre questionnement sur cet organisme.

La discussion est ensuite devenue plus générale. Plusieurs intervenants ont fait preuve d’une connaissance historique et d’un esprit critique tout à fait remarquables.

Je crois ne pas trahir la tonalité générale du débat en décrivant une indignation générale à propos d’une continuité du comportement de l’État français, peu sensible au sort de la République-sœur de l’autre côté des Pyrénées, depuis la non-intervention de 1936 jusqu’au mauvais accueil de 1939, sans parler d’une certaine tendance actuelle à un rééquilibrage  des responsabilités dans les conflits des années 30 et 40.

En conclusion, des images émouvantes et un débat très enrichissant pour cette Nuit des musées au Vernet d’Ariège.

Publié par : rdegreve | avril 23, 2011

Annie Lacroix-Riz conférencière au village

Connaissez-vous Dun, en Ariège ? Sans doute pas.

Cette commune d’un peu plus de 500 habitants est localement considérée comme la capitale de la vallée du Doctouyre. Cette petite région a constitué pendant la Seconde guerre mondiale un refuge pour les maquis français et guérilleros espagnols.

Le Mouvement pour un éducation populaire et l’Université de Mirepoix avaient organisé dans la salle des fêtes de Dun une conférence d’Annie Lacroix-Riz sur le thème suivant :

« La crise des années 30 et le grand capital. »

Je trouve étonnant et impressionnant qu’une historienne, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris VII-Denis Diderot se déplace pur un public somme toute pas très nombreux dans un village perdu de province.

Qu’elle en soit remerciée et que les organisateurs soient félicités.

La conférence avait été annoncée par voie d’affiches, par le site de notre association MRA-ST et par ce site. Pour une présentation d’Annie Lacroix-Riz, vous pouvez aller voir son site.

Voici d’abord deux photos de la conférencière, dont une où elle est accompagnée d’Olivier Nadouce, le meilleur collecteur de témoignages du département. Ces photos sont publiées avec l’aimable autorisation de l’association Mémoire de la Résistance en Ariège – Solidarité transfrontalière.

Annie Lacroix-Riz au micro

Annie Lacroix-Riz au micro

Olivier Nadouce et Annie Lacroix-Riz

Olivier Nadouce et Annie Lacroix-Riz

J’en viens maintenant au thème de la conférence.

La thèse d’Annie Lacroix-Riz est très simple : les élites économiques des pays développés ne supportaient pas de renoncer à leurs profits. Donc, devant la baisse du taux de profit, ils tenaient à baisser massivement les salaires. Les salariés refusant bien sûr cette solution, une solution s’impose pour « le grand capital » : un pouvoir extrêmement fort pour imposer cette baisse massive des salaires. En résumé, pour écraser les salaires, il faut d’abord écraser les gens.

Les thèses de la baisse tendancielle du taux de profit et de la lutte de classe me semblent être des thèses marxistes classiques et, pour tout dire, tout à fait réalistes.

Je pense d’ailleurs qu’il est bon de rappeler ces réalités.

L’oratrice a abordé deux sujets qui suscitent des débats très virulents. La recherche sur Internet permet d’ailleurs de mesurer assez vite l’ampleur des polémiques auxquelles participe Annie Lacroix. Voici ces deux thèmes, qui me semblent essentiels pour comprendre le monde où on vit :

– concernant les années 30 en France, le « choix de la défaite », pour reprendre le titre d’un de ses livres, c’est-à-dire la manière dont les puissances d’argent avaient acheté la plupart des politiciens français et entraînaient également dans leur stratégie les militaires, les journalistes, etc. dans le but d’obtenir qu’Hitler fasse en France le travail dont elles avaient besoin.

– concernant l’avenir dans le monde entier, la certitude que, pour s’opposer à ces élites sans scrupules, il n’y a qu’un moyen : leur enlever leurs moyens d’action, c’est-à-dire la possession des moyens de production. Bref : une révolution.

Et la boucle est bouclée : à la violence qu’exercent les possédants à l’égard de ceux qui leur résistent ne peut que répondre l’anéantissement des moyens de ces possédants.

Mais Annie Lacroix-Riz est d’abord historienne et on ne peut nier qu’elle trouve beaucoup de preuves de l’action plus ou moins discrète des dominants. Les archives sont  abondantes apparemment.

Annie Lacroix-Riz n’a même aucune crainte à utiliser un mot comme « synarchie » : les complots existent parfois !

Je vais maintenant avourer mes quelques réticences :

– il me semble que la dénonciation finit parfois par empêcher la reconstruction de la situation dans laquelle se trouvaient les acteurs de l’histoire. Par exemple, englober Léon Blum dans les ennemis de la démocratie me paraît aller un peu loin. Certes je veux bien croire qu’il ait réfléchi dans les années 1920 aux limites de la démocratie et même envisagé les avantages d’un gouvernement plus fort. Mais c’était dans l’air du temps : sans parler des autoritaristes purs et durs et des fascistes, les communistes n’ont-ils pas aussi critiqué les côtés négatifs de la « démocratie formelle » ? Et il me semble que beaucoup de monde était attiré par les différentes formes de « planisme ». La démocratie était discréditée. Cela s’est senti jusque dans la Résistance française, très défiante envers les partis et le parlement.

– l’amalgame me paraît aller parfois trop loin : par exemple, dire que, par rapport à l’Espagne républicaine, il n’y a pas de différence entre l’attitude de la France et celles de l’Allemagne et de l’Italie me semble faux, même si la France n’a pas soutenu sa voisine, même si elle n’a pas appliqué des accords commerciaux antérieurs, même si la Banque de France (qui était privée, me semble-t-il, à l’époque) a cherché à s’emparer de l’or espagnol, même si, etc. Reste qu’elle n’a pas bombardé des civils espagnols, qu’elle n’a pas agi comme ennemie de la République.

Dans le même ordre d’idée concernant l’amalgame, le livre de Vicky Caron sur la crise de réfugiés Juifs en France (L’Asile incertain) analyse en détails les points communs et les différences entre la IIIe République finissante et l’État Français de Pétain par rapport à l’accueil des réfugiés. La conclusion est nuancée et conclut sur une différence entre ces deux régimes même s’il y a des points communs.

– le parti communiste est crédité de ne pas être corrompu. N’a-t-il pas d’autres défauts ? Je suis d’accord avec la difficulté de son projet et avec la haine que lui vouent les classes dirigeantes du monde entier : l’historien doit percevoir la continuité entre  le « cordon sanitaire » de 1917-1918 et la fin de l’URSS en 1991. Cela n’empêche pas de reconnaître une évidente tendance à la dictature au sein du « communisme réel ».

Cette question est brûlante : le conflit avec le P.C. n’a pas concerné seulement le grand capital et la droite, mais aussi la gauche qu’on disait pendant longtemps « non-communiste » et même l’extrême-gauche, c’est-à-dire les communistes hostiles à l’hégémonie du parti « stalinien ».

On peut évidemment toujours dire qu’il n’y a en réalité que deux adversaires et que, donc, quiconque ne soutient pas le P.C. soutient ses ennemis. C’est une manière de pensée qui fait horreur aux partisans de la liberté individuelle.

Je suis bien d’accord qu’il y a actuellement une tendance anticommuniste détestable : équation entre nazisme et communisme, décridibilisation des parcours militants communistes, oubli finalement des problèmes du peuple (salaires, par exemple) au profit des problèmes des élites (liberté d’entreprendre, rêves de vie éternelle et sans conflit, diminution des prélèvements obligatoire, etc.).

On comprend bien que l’histoire et la politique ont parties liées et rien n’est plus normal, à condition qu’une certaine éthique et qu’un certain désintéressement guide la recherche et le débat.

Les recherches d’Annie Lacroix-Riz tranchent avec une tendance actuelle à une histoire « apaisée ». Ses analyses sur « l’histoire contemporaine sous influence » (par exemple le financement de recherches sur des entreprises par ces entreprises elles-mêmes) sont pertinentes.

Je lui rends donc ici un hommage d’autant plus mérité que c’est dans le cadre du Mouvement pour une éducation populaire que j’ai eu la chance de l’entendre : à une recherche orientée vers la critique des élites, donc en faveur du peuple, correspond à une pratique de diffusion vers ce peuple.

Sur plusieurs sujets, ici mentionnés ou non, je vais devoir me creuser la tête un peu plus pour défendre ou modifier mes positions ; tant mieux. Je suis en tout cas convaincu que la recherche et l’analyse historiques sont des enjeux fondamentaux, sociaux et non purement intellectuels.

Publié par : rdegreve | avril 17, 2011

Une conférence à Varilhes

Conférence

Samedi 26 mars dernier, à la salle Jean-Jaurès de Varilhes, s’est tenue une conférence sur Le sauvetage des Juifs en Ariège pendant la Seconde guerre mondiale.

Morgane Laberty

Morgane Laberty entre des dirigeants des associations invitantes

Il y avait affluence, parmi laquelle assez peu de gens jeunes : si on ne peut que se réjouir de voir réunies des personnes qui ont connu la Seconde guerre mondiale ou dont les parents l’ont connue, la quasi-absence des jeunes me semble préoccupante. Ci-dessous, une exception :

Un lycéen prend la parole à la conférence de Morgane Laberty

Un lycéen prend la parole

La conférencière était Morgane Laberty, qui a étudié le sujet pour son mémoire de master2 à l’Université du Mirail à Toulouse. Elle a fait pour son exposé un choix adapté à la situation : pour illustrer chaque partie de son étude, quelques exemples concrets de situation en Ariège. Ainsi nous sommes-nous successivement intéressés – la liste n’est pas exhaustive – aux religieuses du couvent de Loumet à Pamiers ou de l’hôpital de Lavelanet, à des secrétaires de mairies et à des employés de préfectures, à des paysans et à des ouvriers.

Les analyses de la conférencière sur les personnes qui ont agi en faveur des Juifs pendant la Guerre, selon leur catégorie socio-professionnelle, leur religion ou leur orientation politique ne donnent pas de résultats en faveur d’un type de personnes qui s’engageraient : tout le monde s’accorde finalement pour reconnaître que les Justes se retrouvent dans tous les milieux et que leurs décisions découlent de motivations personnelles.

Plusieurs témoins interviewés par la jeune historienne sont là, dont un qui exprime son émotion d’écouter un récit d’événements qu’il connaît bien, mais qui sont ici racontés par une personnalité extérieurs à sa famille.

Témoignage

Une des personnes interviewées par Morgane Laberty dans son mémoire prend la parole

Parmi les interventions du public, je voudrais mentionner spécialement celle qui concerne Jean Ferrat : il semble que la famille Tenenbaum a séjourné quelques temps dans une famille paysanne de l’Ariège. Une enquête est lancée, d’autant plus que Morgane Laberty a cité une famille du même nom qui a été cachée à Fabas. Affaire à suivre !

Plusieurs personnes du public prennent la parole pour exprimer leur crainte d’un retour actuel de certaines idées nauséabondes des années 1930.

En résumé, une excellente soirée et une initiative à renouveler : les conférences sont en effet un très bon moyen de faire se rencontrer des chercheurs et un public concerné et passionné.

Le public

Une vue d'une partie du public

Publié par : rdegreve | février 22, 2011

Mémoire, Résistance en Ariège-Solidarité transfrontalière

C’est le nom d’une association dont je suis membre.

Et maintenant, cette association est dotée d’un petit site Internet. Comme c’est moi qui m’en occupe, certains articles que j’aurais sinon postés ici se trouveront sur le site que voici : http://resistanceariege.free.fr/phortail/index.php

Je maintiens ce blog pour les articles dont le sujet n’est pas la Résistance en Ariège ou un sujet connexe, et aussi pour certains billets qui n’exprimeront que mes propres opinions.

 

Publié par : rdegreve | février 9, 2011

France et Belgique

Dans un souci de comparatisme un peu trop rare, je voudrais établir entre l’histoire de France et l’histoire de Belgique quelques parallèles.

Ce qui est passionnant, c’est que le peuple francophone de Belgique et le peuple francophone de France ont tellement de points communs aux niveaux culturel, social et politique que l’on peut essayer d’attribuer les différences entre eux à des causes historiques ou géographiques assez précises.

Bon , la Belgique est un royaume tout petit et tout plat. La France est une République grande (parmi les pays européens) et aux paysages variés.

Géographie : la Belgique est une partie de la vaste zone basse et fertile où se jettent des fleuves comme le Rhin, la Meuse et l’Escaut. Un critère est très simple : la densité de population est, aux Pays-Bas, de 395 habitants aux kilomètres carrés, en Belgique de 365 et dans la région administrative française du Nord-Pas de Calais de 324. Voilà qui contraste nettement avec la densité générale française qui est de  112 habitants aux kilomètre carré et qui descend jusqu’à 63 hab./km2 en Midi-Pyrénées et à 44 en Limousin.

Cette particularité de géographie physique justifie pleinement le terme Pays-Bas né au XIVe siècle à la cour du Duché de Bourgogne pour désigner l’ensemble de ces territoires.

Histoire : la construction de l’identité française est bien sûr encore un sujet de débats acharnés, historiographiques et politiques en même temps. Mais cette identité ne fait pour ainsi dire plus de doute. Les fidèles du Roi de France et les défenseurs de la Révolution française s’affrontent sur la légitimité du pouvoir : pour aller vite, les uns choisissent la Monarchie, héritée et transcendante et les autres la République, innovante et humaine. Mais tous s’accordent sur la réalité d’une nation centrée sur la ville de Paris. Les crises (guerre de Cent ans, Guerres de religion, Révolution) ont été surmontées à chaque fois par une affirmation plus forte de l’identité nationale. Il faut être un citoyen extrémiste ou un politicien électoraliste pour douter de l’identité de la France.

En revanche, la Belgique a une identité très imparfaite et souvent niée. Actuellement, le nationalisme flamand semble même plus puissant que le nationalisme belge. Il n’y a pas vraiment de nationalisme wallon ou bruxellois ou francophone : le régionalisme ou le fédéralisme satisfont généralement les défenseurs de ces identités, à l’exception de quelques personnes qui souhaitent le rattachement à la France, on les appelle pour cela les « rattachistes ».

Les fondateurs de la nation Belge aimaient à citer une phrase de Jules César dans La guerre des Gaules selon lequel, de tous les Gaulois, les Belges étaient les plus braves. Seulement, la « Gaule Belgique » correspond mal à la Belgique actuelle. Sa capitale était Reims. Et l’on ne sait plus, actuellement, s’il y avait réellement une unité ethnique dans cette province. Le mot « Belgique », d’abord adjectif était, aux Temps modernes, l’équivalent de « Pays-bas ». Les États Belgiques Unis n’ont eu qu’une existence éphémère en 1790. Le traité de Vienne en 1815 a réuni le territoire actuel de la Belgique à la Hollande, jusqu’à ce que la « Révolution belge » de 1830, amène la constitution du pays. La dynastie belge est d’origine allemande (Saxt-Coburg-Gotha) parce que les Anglais refusaient qu’elle soit française (« Anvers est un revolver braqué sur Londres »). La bourgeoisie belge parlait français, au Nord comme au Sud, le peuple parlait différents dialectes, germaniques au Nord et romans au Sud.

Ce qui est essentiel, c’est que l’État centralisé n’a jamais existé en Belgique avant 1815, et encore après 1815 a-t-il des limites qui étonnerait un Français La Principauté de Liège par exemple a eu un destin à part jusqu’en 1795. Les provinces ont toujours eu des responsabilités importantes, de même que les communes et aujourd’hui les Communautés et les Régions prennent en charge de plus en plus de domaines de la vie publiques. Les Universités par exemple ont été majoritairement fondées par d’autres acteurs que l’État.

Dernière remarque : les Pays-Bas (Belgique + Pays-Bas actuels) sont réputés avoir été la deuxième région du globe, après l’Angleterre à avoir connu la première révolution industrielle, celle du charbon. Rappelons que la France, elle, est réputée avoir été la première région du globe à avoir connu la révolution démographique. Comme ces deux révolutions sont fondamentales pour créer les conditions du développement moderne, il est intéressant de relever les particularités de l’Angleterre, de la France et de la Belgique.

Culture enfin : en conséquence de sa place éminente (en 1795, la France est à la 3e place au monde pour la population derrière l’Inde et la Chine et elle n’est doublée dans la première moitié du XIXe siècle que par la Russie) et de l’importance de la Révolution française (pour mémoire, le système rationnel de mesures et le Code civil ont été largement adoptés dans le monde entier),  la France a représenté (et représente encore à un moindre degré) un modèle pour elle-même et pour les autres. Certes pas le seul modèle, mais un des plus importants. Par exemple, les États-Unis naissants hésitent sur plusieurs points entre un modèle britannique et un modèle français. Les États-Unis sont eux-mêmes devenus un modèle pour eux-mêmes et pour les autres, cela est une autre histoire. Évidemment, les Chinois, les Indiens et les Musulmans ont des modèles et des conflits entre modèles qui peuvent être différents.

Ce que je veux simplement souligner ici, c’est l’appartenance de chaque français à une nation dont tout le monde sait qu’elle a joué un rôle considérable dans l’histoire du monde, qui a exercé une sorte de « mission » particulière. La question de savoir qui est français est donc importante : je renvoie au livre de Patrick Weil.

En contraste, un belge sait très vite que sa communauté nationale est douteuse, complexe et partagées  et que son pays est plutôt un non-pays : c’est cette région qui n’est ni la France ni l’Allemagne, ni l’Angleterre, ni la Hollande, mais qui est coincée entre eux.

Les Belges vivent leur pays comme le « champ de bataille » de l’Europe occidentale. Bien sûr, ce n’est pas le seul, mais il suffit de rappeler les noms de Neerwinden, de Fleurus et de Waterloo pour admettre que cet espace au nord de la puissance française a souvent accueilli les conflits entre la France et ses rivaux principaux, Espagne (eh ! oui ! du temps où Bruxelles et Lille étaient espagnoles), Allemagne (la Belgique neutre constituant une manière pour ce pays d’attaquer la France en en contournant les défenses), voire Angleterre (Waterloo).

Dans les conflits entre les puissances, entre les grandes idées, la Belgique se sent toujours victime. L’obsession de la neutralité est un des éléments clés de la politique étrangère belge : dans les années 30, la dénonciation de l’alliance avec la France et l’Angleterre a amené l’État belge à feindre une sorte d’équilibre entre l’Allemagne nazie et les démocraties, jusqu’à l’attaque du 10 mai 1940. Les discussions entre la Belgique, la France et le Royaume-Uni ne pouvaient que se faire discrètement !

Le Belge a une réputation de lourdeur et de matérialisme qui ne date pas des blagues de la fin du XXe siècle. Déjà Baudelaire…

Mais, empêché de participer à une grande aventure spirituelle comme l’a connue la France avec ses révolutions, ses contre-révolutions, ses guerres civiles, ses Empires, né sous de tristes auspices (acceptant la perte du Luxembourg grand-ducal et du Limbourg septentrional sous la pression d’une banque bien connue  dont le nouvel État avait besoin pour survivre), ce pays a excellé dans l’industrie, dans un grand souci souci du confort, dans un réalisme dont on retrouve  d’ailleurs quelques traits dans les populations française du Nord et de l’Est.

Si l’on ajoute à tout cela la fameuse coupure linguistique, on comprendra que, sans verser dans des « clichés nationaux », je défends que le Belge en naissant vit dans un monde plus menacé et plus réaliste que le Français habité par l’idéal, un idéal qui a été soutenu par une grande puissance.

Ce comparatisme me paraît nécessaire pour mieux comprendre ce qui s’est passé dans l’un et l’autre pays.

Un exemple : pendant la Seconde guerre mondiale, le Belgique fut gouvernée par une administration militaire allemande et par les « secrétaires généraux », des hauts-fonctionnaires qui réfléchissaient de manière pragmatique à la meilleure façon de permettre à la population de se ravitailler tout en évitant de produire pour l’effort de guerre allemande, ce qui peut amener à devoir prendre des décisions délicates (est-on autorisé à produire les vêtements de soldats allemands ?).  Les ministres belges Londres ne contestent pas cette attitude. La Belgique ne peut se nourrir, n’étant pas par exemple un pays de grande production céréalière. Le ministre des Finances Camille Gutt reconnaît : « Pour manger, il faut acheter, pour acheter, il faut vendre, pour vendre, il faut produire ». Il y a donc une sorte d’accord pragmatique entre tous, que l’on appelle en Belgique « le moindre mal ».

En comparaison, les Français donnent au même moment l’impression de perpétuer une éternelle guerre civile. Deux nationalisme mystiques s’opposent – quand ce ne sont pas des internationalismes transcendants – comme si l’homme se nourrissait plus de grandes idées que de pommes de terre et de pain.

Je défends que, sur de nombreux sujets, une comparaison entre les situations belges et française permettrait de mieux comprendre l’origine de faits culturels et sociaux. Il ne s’agit pas, je le répète, de répéter les clichés nationaux qui essentialisent les différences, il s’agit au contraire de  remettre l’être humain dans son environnement historique, qui est collectif – donc, entre autres, national.

Older Posts »

Catégories