Publié par : rdegreve | septembre 19, 2010

Mon grand-père et le réseau Benoît

Pour comprendre de quoi je vais parler ici, il faut commencer par lire le billet précédent intitulé Relation de l’évasion de Octave Arthur Antoine Jospeh Degrève.

Dans ce texte, on peut lire que, pour le passage des Pyrénées, mon grand-père a été pris en charge par un certain commandant Doyen qui résidait à Limoux et « dirigeait une filière sur l’Espagne ».

Deux questions viennent à l’esprit. Que faisait donc un officier belge à Limoux, charmante sous-préfecture de l’Aude connue pour un vin effervescent qui a inspiré le champenois Dom Pérignon ? Et quelle était cette filière si efficace pour aller en Espagne ?

Voici d’abord les écrits que j’ai utilisés pour chercher à répondre à ces deux questions qui sont en fait liées.

– Jean Fosty, « Les réseaux belges en France » in Cahiers d’Histoire de la Seconde Guerre mondiale, octobre 1972, Bruxelles, Ministère de l’Éducation nationale, Archives générales du Royaume.

– Jean Dujardin, « Le Service « Luc », été 1941 – été 1942 – Aspects des problèmes de commandements et de liaisons », in Cahiers d’Histoire de la Seconde Guerre mondiale, octobre 1980, Bruxelles, Ministère de l’Éducation nationale, Archives générales du Royaume.

– Etienne Verhoeyen, La Belgique occupée de l’an 40 à la Libération, traduit du néerlandais par Serge Govaert, Bruxelles, Politique -Histoire, De Boeck Université, 1994.

En 1940, la Belgique s’est effondrée devant l’armée allemande avant la France.

Précisément la « bataille de dix-huit jours » s’est déroulée du 10 au 28 mai. A cette dernière date, le roi Léopold III capitule, mais des éléments de l’armée belge refusent cette capitulation. C’est le cas du commandant Hervé Doyen. Il a poursuivi le combat aux côtés d’une unité française et il a reçu en juillet 1940 la direction d’un dépôt de l’armée belge à Limoux. Immédiatement, il se met à organiser la résistance à l’ennemi en usant de tous les moyens possibles : en particulier, il vendra une partie de l’armement à lui confié pour financer la constitution d’un réseau de renseignements depuis la Belgique jusqu’à Londres et il travaillera pour le 2e Bureau de l’Armée française, officiellement vichyste mais en réalité toujours en lutte contre l’Allemagne, en échange d’une certaine protection. Prenant en mars 1941 le relais du capitaine de Selliers de Moranville, il devient sous le nom de Benoît chef du réseau du même nom et prétendant à la place de dirigeant des renseignements belges en Europe occupée. Cette ambition sera déçue, en particulier en raison de la méfiance du gouvernement belge de Londres et des Anglais envers un homme lié en quelque manière que ce soit au service de renseignements de l’armée française deVichy.

Il ne faut pas sous-estimer cet aspect de la guerre : après la défaite française, l’Angleterre était « aveugle » par rapport au continent ce qui la désavantageait énormément dans son combat contre l’Allemagne. Grâce aux différents réseaux de renseignements, dont les belges, au contraire, en 1944, l’Europe sera pour elle comme « une maison de verre ». Entre-temps, l’histoire du renseignement et de la résistance en Europe occupée a été d’une complexité si extraordinaire que je ne vais pas essayer maintenant d’en donner une idée .

Le colonel Sevrin était le chef du dépôt militaire belge de Montpellier comme Doyen était celui du dépôt de Limoux. Le passage de Sevrin à Doyen s’explique donc parfaitement. De même, on peut comprendre à la fois l’aide apportée à mon grand-père et sa limite : il était certes en tant que soldat une recrue pour la Belgique libre mais il n’avait pas une grande valeur du point de vue du renseignement ni du point de vue politique.

En réalité, dès son contact à Marseille, avec ce qu’il appelle l' »Office belge pour réfugiés », Octave est sur la bonne voie.

Je cite un large extrait de l’article de Jean Fosty, page 83 :

« Un autre centre d’accueil aux évadés de Belgique est constitué à Marseille, à l’enseigne d’un bureau officiel, par le sénateur Albert François dont le cousin dirige la succursale phocéenne de la Banque belge pour l’Étranger où Sabot [un réseau belge] fera plus tard du dépôt et du change clandestin. Montpellier rue de Verdun, et rue Embouque d’Or, est le principal centre de résistance des militaires. Y résident entre autres, le colonel Branders, adjoint du général Féaux qui commande l’ensemble des dépôts de l’armée belge, le colonel Sevrin et le commandant Danckers. De juillet 1940 à la fin de 1942, les bureaux militaires de Montpellier jouent un rôle actif dans l’évasion vers l’Espagne, des militaires d’active et de réserve, particulièrement des aviateurs. La caisse légale et la caisse clandestine du Service de liquidation des dépôts de l’armée paient la solde et pourvoient à la subsistance des militaires en fonction; ainsi que de ceux qui arrivent de Belgique pour rejoindre l’Angleterre. D’autres fonds proviennent de Lisbonne ou des services civils qui, eux, s’occupent de l’aide aux civils en voie d’évasion. »

Pourquoi alors Octave a-t-il quitté Montpellier « sans un sou », contraint de voyager sans billet ? Difficile de savoir, mais, en tout cas, à part cette question d’argent, on peut dire qu’il a parfaitement réussi son projet solitaire de rejoindre l’Angleterre parce qu’il a pu contacter les bonnes personnes.

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Responses

  1. Un ami de mon Papa. Gérard KAISIN alias Alex, chef du
    réseauZÉRO-FRANCE.

    • Qui était un ami de votre père ? Hervé Doyen ou mon grand-père ?

      Cordialement

      Renaud Degrève

  2. Bonjour, Le réseau Sabot : c’était le surnom du major Jean-Pierre Bouriez. Il était le représentant mandaté du gouvernement en exil belge pour la zone Sud de la France. Fera ensuite partie du réseau « Reims » ( surnom de son fondateur Jacques Nemery). JP Bouriez habitait Montpellier et faisait des AR Montpellier – Lyon toutes les semaines. Son réseau était chargé de faire passer le courrier, les aviateurs, les évadés, les belges, les juifs en zone libre, puis vers l’Espagne et Lisbonne. 3.000 personnes ont ainsi été évacuées. Mon grand-père a été promu sous-lieutenant ( à titre posthume, car dénoncé à la Gestapo, puis mort en déportation) du réseau Reims par J. Nemery. Il faisait du (gros) sabotage, faisait des faux-papiers, hébergeait des juifs, leur indiquait des passeurs, gardaient leurs biens.Il était industriel, peintre,imprimeur et auteur dramatique à Lyon. A Buchenwald, il devait encore saboter car les allemands l’avaient mis contrôleur à Gustloff (usine de fusils)!…


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