Publié par : rdegreve | octobre 25, 2010

« Quitté le territoire belge le 14 juillet 1941 (recherché par l’occupant) »

Cette phrase est la première du texte de mon grand-père que j’ai cité in extenso dans un autre billet, celui-ci.

Je me suis posé plusieurs questions à propos de cette phrase :

– quelle était la situation dans le pays à l’époque ?

– fallait-il beaucoup de courage et/ou d’inconscience pour effectuer un choix pareil ?

– que pensaient les Belges de ce genre d’aventuriers, eux réputés placides et pragmatiques.

Pour essayer de ne pas être dominé par des sentiments, pour m’éloigner aussi du souvenir des commentaires familiaux sur l’héroïsme ou le côté « tête brûlé » de mon grand-père, je suis allé chercher dans des livres d’histoire. La comparaison de leurs analyses peut se révéler intéressante, d’une part pour cerner les réalités et les problématiques de mon sujet d’étude, d’autre part pour comprendre comment se construit un texte appartenant à un genre historique.

Le premier livre que j’ai consulté est-il vraiment un livre d’histoire ? Ou faut-il classer à part les témoignages pour la raison que les témoins ne sont pas forcément formés aux techniques de l’historien ? Nous verrons.

Le livre s’intitule « Évadés », avec comme sous-titre « Voyageurs sans passeports ». Il a été écrit par le lieutenant-colonel Guy Weber. Cet officier supérieur né le 22 octobre 1921 à Etterbeek, a rejoint, en octobre 1943, la « Brigade Piron« ,  en Angleterre. Il sera plus tard, entre autres, conseiller de Moïse Tschombe lors de l’affaire du Katanga et aide de camp du Roi Léopold III. En fait, il a écrit ce livre , publié en 1979, à la suite du succès éditorial d’un premier livre sur la Brigade Piron, intitulés « Des hommes oubliés ». L’éditeur, enfin, Louis Musin, dont une plaque commémorative à Bruxelles proclame qu’il a été « poète picard, écrivain wallon, éditeur bruxellois, conseiller à la Ville de Bruxelles », est cité dans le livre : ainsi que l’écrit Guy Weber, il s’est « offert une évasion non conformiste : par la Suède ! » Le catalogue de Louis Lusin comporte aussi bien une collection sur « La chanson des rues de Bruxelles  » que des ouvrages consacrés à la littérature et à l’histoire.

Le livre consiste en une série de récits d’évasion. Un assez copieux prologue et une courte conclusion encadrent ces récits que complètent de nombreuses photos. La tonalité générale de l’ouvrage est un hommage au courage et au désintéressement. Ce qui m’intéresse au plus haut point, c’est ce que Guy Weber écrit à propos des évadés.

« Ceux qui ont pris la décision, entre 1940 et 1942, de rallier la Grande-Bretagne en guerre, sont des précurseurs. Il faut rendre hommage à leur foi. Ils n’ont jamais douté dans la victoire finale des Anglais. » Voilà un exemple du style de Guy Weber. Ces quelques lignes sont suivies  d’une chronologie des années 1940, 1941 et 1942, puis l’écrivain retrouve une plume plus lyrique :

« Tels sont les éphémérides de plus de deux années. Pour les résumer : la bannière à croix gammée flotte sur le Pirée, à Sébastopol, à Héraklion, à Tunis… Les partisans de l’Ordre Nouveau jubilent. Ceux qui prétendent que les Allemands perdront la guerre, sont ridiculisés par les journaux autorisés, par ceux qui « font des affaires » avec l’occupant, par la masse des moutons de Panurge et des parasites qui vivent au gré où on les mène.

Ceux qui tentent de rejoindre les forces anglaises sont considérés comme des aventuriers, des écervelés, des proscrits. »

Il y a quand même un problème avec ce genre de considérations : elles relèvent plus de l’émotion et du sentiment personnel que du témoignage objectif ou de l’analyse. J’ai donc voulu confronter ce texte avec une description de l’opinion publique belge, reconnue comme  équilibrée et fiable, celle qu’a écrite M. Paul Struye sous le nom de «L’évolution du sentiment public en Belgique sous l’occupation allemande» et qui a été récemment rééditée par José Gotovitch, coéditée par le CEGES et les éditions Complexe de Bruxelles sous le titre de : « La Belgique sous l’Occupation allemande (1940-1944) ».

Voici un extrait de ce qu’écrit Paul Struye après un an d’Occupation :

« Au lendemain de la capitulation, la grosse majorité des Belges a eu le sentiment que la guerre était terminée pour la Belgique.

Aujourd’hui la conviction quasi générale est au contraire que l’occupant traite le pays en ennemi et que la guerre continue.

L’attitude du gouvernement et du gouverneur général du Congo, constituant une nouvelle armée en Angleterre et mettant un contingent de troupes congolaises à la disposition des Britanniques dans leur campagne d’Ethiopie, a été à l’origine l’objet d’assez nombreuses critiques. Elles n’ont pas entièrement cessé à l’heure actuelle. L’on entend encore répéter que « le Congo aurait mieux fait de rester à l’écart du conflit » et que « M. Ryckmans a péché par excès de zèle ».

Ces critiques se sont pourtant sensiblement atténuées. Il semble que la majorité de nos concitoyens approuve aujourd’hui sans réserve la participation continuée de la Belgique aux hostilités.

Le sentiment dominant est que seule la victoire de la Grande-Bretagne pouvant restaurer l’indépendance du pays, il est logique et normal que la Belgique aide, dans la mesure de ses forces, à cette victoire (…)

Quant à la majorité de la population, elle est persuadée de la victoire anglaise. Cette conviction robuste est particulièrement ancrée dans la masse : le paysan et l’ouvrier n’ont, à cet égard, aucun doute. »

Ce texte est daté du 15 juin 1941.

Voilà un autre son de cloche. Que peut-on tirer comme conclusion ? Probablement Guy Weber a-t-il fréquenté pendant la guerre, jusqu’à son évasion vers l’Angleterre, des milieux particulièrement anglophobes ou prêts à accepter la collaboration avec les Allemands au nom du « moindre mal ».

La question s’est donc légèrement déplacé, à tout le moins. Les Belges qui sont partis en Grande-Bretagne étaient en phase avec leur milieu sur le soutien aux Alliés et sur la confiance dans leur victoire finale. La seule différence entre les Belges qui rejoignent Londres et ceux qui restent au pays concerne alors la question du risque. Les volontaires belges en Grande-Bretagne sont certes des aventuriers ; mais des aventuriers en accord avec leur peuple.

Un dernier point est problématique : le risque est certes couru par les évadés, mais qu’en est-il de leurs familles ? Il est notoire que les Allemands n’hésitaient pas à prendre des otages. Voici ce que j’ai trouvé sur ce sujet dans l’ouvrage de Paul Struye : pages 157-158 de l’édition par José Gotovitch.

« Après deux ans et demi d’Occupation (…)

D’autre part, le régime de l’Occupation s’est fait de mois en mois plus pesant. La série des ordonnances allemandes s’immisçant dans notre législation nationale s’est allongée. L’activité et la rigueur des Conseils de guerre se sont accrues.

Au début de l’Occupation, les condamnations à mort, d’ailleurs peu nombreuses, n’avaient pas été exécutées. A l’heure actuelle, on croit savoir qu’il y a déjà eu au moins dix fois plus d’exécutions capitales que pendant les quatre années de guerre 1914-1918. Le nombre des arrestations, des condamnations à de lourdes peines d’emprisonnement ou de travaux forcés, des déportations, des arrestations d’otages est de plus en plus considérable.

On est à peu près unanime à considérer que l’Occupation est devenue, dans son ensemble, beaucoup plus dure qu’il y a vingt-cinq ans. On reconnaît, il est vrai, que les voies de fait et les excès individuels dont la population peut avoir à se plaindre de la part des troupes cantonnées en Belgique, sont réduites au minimum qu’il est impossible d’éviter lorsqu’une armée étrangère, même non ennemie, est en contact avec la population d’un pays occupé. Et l’on rend hommage à la correction et à la discipline de ces troupes qui ne se sont pas relâchées en dépit de la prolongation des hostilités. A cet égard on admet que l’Occupation est moins pénible à supporter que celle de 1914-1918. Mais on observe que le « régime » lui-même est devenu beaucoup plus rigoureux. On souligne notamment que le champs des interdictions et des contraintes a été largement étendu, que les jeunes gens qui cherchent à rejoindre les forces belges en Angleterre sont actuellement passibles de la peine de mort,que leurs parents, frères et sœurs sont tenus pour responsables de leur évasion, que des otages ont été exécutés pour des délits qu’ils n’avaient pas commis, que le travail forcé a été organisé par d’autres méthodes, mais d’une façon plus systématique et plus efficients, qu’il s’étend cette fois aux femmes, qu’enfin l’occupant a réussi à « étouffer » toutes les voix qui, en 1914-1918, s’élevaient périodiquement pour encourager la population à la confiance ; et à créer entre ses propres autorités et les autorités nationales demeurées en fonction une confusion telle que le public ne sait plus ce qui est ordonnance allemande ou législation belge et se demande souvent si son devoir est d’obéir ou de résister à telle ou telle mesure. »

Enfant, j’ai entendu raconter que mon grand-père avait été condamné à mort par les Allemands,  jamais que sa famille avait été « tenue pour responsable ».  Mais, entre les possibilités de malentendus et les silences volontaires ou non, ce souvenir n’a que peu de valeur. J’espère être un jour en mesure de présenter des documents plus précis. En attendant, ces extraits auront peut-être permis aux lecteurs de se faire une idée du contexte dans lequel s’est déroulée cette « évasion ».

Les deux ouvrages « historiques »‘ dont j’ai tiré ces extraits ne sont en réalité ni l’un ni l’autre des œuvres d’historien  proprement parler : Paul Struye est un témoin écrivant à l’époque et Guy Weber un acteur des événements devenu écrivain. La valeur du premier découle de la confiance que lui accorde un historien comme José Gotovitch. Le parti-pris du second – qui n’enlève d’ailleurs pas toute leur valeur documentaire à ses textes – se repère facilement au vocabulaire subjectif et engagé.

Sur une question extrêmement sensible – pourquoi certains individus ont basculé dans la résistance contre l’occupant ? – l’histoire, si elle ne peut pas trancher en dernière analyse, apporte des éléments indispensables.

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