Publié par : rdegreve | avril 23, 2011

Annie Lacroix-Riz conférencière au village

Connaissez-vous Dun, en Ariège ? Sans doute pas.

Cette commune d’un peu plus de 500 habitants est localement considérée comme la capitale de la vallée du Doctouyre. Cette petite région a constitué pendant la Seconde guerre mondiale un refuge pour les maquis français et guérilleros espagnols.

Le Mouvement pour un éducation populaire et l’Université de Mirepoix avaient organisé dans la salle des fêtes de Dun une conférence d’Annie Lacroix-Riz sur le thème suivant :

« La crise des années 30 et le grand capital. »

Je trouve étonnant et impressionnant qu’une historienne, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris VII-Denis Diderot se déplace pur un public somme toute pas très nombreux dans un village perdu de province.

Qu’elle en soit remerciée et que les organisateurs soient félicités.

La conférence avait été annoncée par voie d’affiches, par le site de notre association MRA-ST et par ce site. Pour une présentation d’Annie Lacroix-Riz, vous pouvez aller voir son site.

Voici d’abord deux photos de la conférencière, dont une où elle est accompagnée d’Olivier Nadouce, le meilleur collecteur de témoignages du département. Ces photos sont publiées avec l’aimable autorisation de l’association Mémoire de la Résistance en Ariège – Solidarité transfrontalière.

Annie Lacroix-Riz au micro

Annie Lacroix-Riz au micro

Olivier Nadouce et Annie Lacroix-Riz

Olivier Nadouce et Annie Lacroix-Riz

J’en viens maintenant au thème de la conférence.

La thèse d’Annie Lacroix-Riz est très simple : les élites économiques des pays développés ne supportaient pas de renoncer à leurs profits. Donc, devant la baisse du taux de profit, ils tenaient à baisser massivement les salaires. Les salariés refusant bien sûr cette solution, une solution s’impose pour « le grand capital » : un pouvoir extrêmement fort pour imposer cette baisse massive des salaires. En résumé, pour écraser les salaires, il faut d’abord écraser les gens.

Les thèses de la baisse tendancielle du taux de profit et de la lutte de classe me semblent être des thèses marxistes classiques et, pour tout dire, tout à fait réalistes.

Je pense d’ailleurs qu’il est bon de rappeler ces réalités.

L’oratrice a abordé deux sujets qui suscitent des débats très virulents. La recherche sur Internet permet d’ailleurs de mesurer assez vite l’ampleur des polémiques auxquelles participe Annie Lacroix. Voici ces deux thèmes, qui me semblent essentiels pour comprendre le monde où on vit :

– concernant les années 30 en France, le « choix de la défaite », pour reprendre le titre d’un de ses livres, c’est-à-dire la manière dont les puissances d’argent avaient acheté la plupart des politiciens français et entraînaient également dans leur stratégie les militaires, les journalistes, etc. dans le but d’obtenir qu’Hitler fasse en France le travail dont elles avaient besoin.

– concernant l’avenir dans le monde entier, la certitude que, pour s’opposer à ces élites sans scrupules, il n’y a qu’un moyen : leur enlever leurs moyens d’action, c’est-à-dire la possession des moyens de production. Bref : une révolution.

Et la boucle est bouclée : à la violence qu’exercent les possédants à l’égard de ceux qui leur résistent ne peut que répondre l’anéantissement des moyens de ces possédants.

Mais Annie Lacroix-Riz est d’abord historienne et on ne peut nier qu’elle trouve beaucoup de preuves de l’action plus ou moins discrète des dominants. Les archives sont  abondantes apparemment.

Annie Lacroix-Riz n’a même aucune crainte à utiliser un mot comme « synarchie » : les complots existent parfois !

Je vais maintenant avourer mes quelques réticences :

– il me semble que la dénonciation finit parfois par empêcher la reconstruction de la situation dans laquelle se trouvaient les acteurs de l’histoire. Par exemple, englober Léon Blum dans les ennemis de la démocratie me paraît aller un peu loin. Certes je veux bien croire qu’il ait réfléchi dans les années 1920 aux limites de la démocratie et même envisagé les avantages d’un gouvernement plus fort. Mais c’était dans l’air du temps : sans parler des autoritaristes purs et durs et des fascistes, les communistes n’ont-ils pas aussi critiqué les côtés négatifs de la « démocratie formelle » ? Et il me semble que beaucoup de monde était attiré par les différentes formes de « planisme ». La démocratie était discréditée. Cela s’est senti jusque dans la Résistance française, très défiante envers les partis et le parlement.

– l’amalgame me paraît aller parfois trop loin : par exemple, dire que, par rapport à l’Espagne républicaine, il n’y a pas de différence entre l’attitude de la France et celles de l’Allemagne et de l’Italie me semble faux, même si la France n’a pas soutenu sa voisine, même si elle n’a pas appliqué des accords commerciaux antérieurs, même si la Banque de France (qui était privée, me semble-t-il, à l’époque) a cherché à s’emparer de l’or espagnol, même si, etc. Reste qu’elle n’a pas bombardé des civils espagnols, qu’elle n’a pas agi comme ennemie de la République.

Dans le même ordre d’idée concernant l’amalgame, le livre de Vicky Caron sur la crise de réfugiés Juifs en France (L’Asile incertain) analyse en détails les points communs et les différences entre la IIIe République finissante et l’État Français de Pétain par rapport à l’accueil des réfugiés. La conclusion est nuancée et conclut sur une différence entre ces deux régimes même s’il y a des points communs.

– le parti communiste est crédité de ne pas être corrompu. N’a-t-il pas d’autres défauts ? Je suis d’accord avec la difficulté de son projet et avec la haine que lui vouent les classes dirigeantes du monde entier : l’historien doit percevoir la continuité entre  le « cordon sanitaire » de 1917-1918 et la fin de l’URSS en 1991. Cela n’empêche pas de reconnaître une évidente tendance à la dictature au sein du « communisme réel ».

Cette question est brûlante : le conflit avec le P.C. n’a pas concerné seulement le grand capital et la droite, mais aussi la gauche qu’on disait pendant longtemps « non-communiste » et même l’extrême-gauche, c’est-à-dire les communistes hostiles à l’hégémonie du parti « stalinien ».

On peut évidemment toujours dire qu’il n’y a en réalité que deux adversaires et que, donc, quiconque ne soutient pas le P.C. soutient ses ennemis. C’est une manière de pensée qui fait horreur aux partisans de la liberté individuelle.

Je suis bien d’accord qu’il y a actuellement une tendance anticommuniste détestable : équation entre nazisme et communisme, décridibilisation des parcours militants communistes, oubli finalement des problèmes du peuple (salaires, par exemple) au profit des problèmes des élites (liberté d’entreprendre, rêves de vie éternelle et sans conflit, diminution des prélèvements obligatoire, etc.).

On comprend bien que l’histoire et la politique ont parties liées et rien n’est plus normal, à condition qu’une certaine éthique et qu’un certain désintéressement guide la recherche et le débat.

Les recherches d’Annie Lacroix-Riz tranchent avec une tendance actuelle à une histoire « apaisée ». Ses analyses sur « l’histoire contemporaine sous influence » (par exemple le financement de recherches sur des entreprises par ces entreprises elles-mêmes) sont pertinentes.

Je lui rends donc ici un hommage d’autant plus mérité que c’est dans le cadre du Mouvement pour une éducation populaire que j’ai eu la chance de l’entendre : à une recherche orientée vers la critique des élites, donc en faveur du peuple, correspond à une pratique de diffusion vers ce peuple.

Sur plusieurs sujets, ici mentionnés ou non, je vais devoir me creuser la tête un peu plus pour défendre ou modifier mes positions ; tant mieux. Je suis en tout cas convaincu que la recherche et l’analyse historiques sont des enjeux fondamentaux, sociaux et non purement intellectuels.

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