Publié par : rdegreve | janvier 18, 2015

Je suis Charlie

L’émotion que m’a procurée la mobilisation populaire contre les assassins des 7 et 8 janvier s’est un peu apaisée. Il est temps maintenant de réfléchir plus posément.

Dans des courriers récents, je n’ai pas écrit « Je suis Charlie », mais « Vive Charlie Hebdo ». Cela n’a pas empêché certaines personnes de m’expliquer qu’elles refusaient le fameux « Je suis Charlie ». Plus généralement, de nombreuses personnes ont refusé ce slogan. Je ne sais pas si elles lui reprochent plutôt un unanimisme qui les dérange, une émotion irrationnelle ou autre chose.

Toujours est-il que ce slogan m’a rappelé « Nous sommes tous des Juifs allemands » de mai 1968 et  « Nous sommes tous des enfants d’immigrés » des combats antiracistes. Ensuite j’ai pensé au fameux « Ich bin ein Berliner » de Kennedy à Berlin-Ouest en 1963. Il exprime donc une empathie, un sentiment de partage et donc un engagement de protection : « Si tu touches à lui ou à eux, tu touches à moi », ce qui en régime démocratique est le plus fort que l’on peut exprimer en terme de solidarité, même si ce ne sont que des mots.

En plongeant plus loin dans l’histoire, deux éléments me semblent à prendre en compte.

D’abord, en terme religieux, un précepte que l’on trouve dans la Bible mais aussi dans le Coran, il me semble, énonce que celui qui s’en prend à une seule créature blesse toute la création.

Ensuite, sur le plan formel, Cicéron rapporte qu’un homme persécuté par un gouverneur romain criait « Civis romanus sum », je suis un citoyen romain. Bien sûr le sens est différent, il y a là l’affirmation d’un droit, non l’expression d’une solidarité ou d’une empathie. Mais ce droit, qui est alors loin d’être universel, est tout de même une étape de la protection des individus. Lord Palmerston reprit cette phrase au XIXe siècle pour étendre la protection de la Grande-Bretagne à tous ses ressortissants. Et Kennedy aussi y fit référence, entamant la mutation sémantique qui amena à la formule empathique : « La liberté est indivisible et, tant qu’un seul homme se trouvera en esclavage, tous les autres ne peuvent être considérés comme libres », dit-il avant de conclure :  » Tous les hommes libres, où qu’ils vivent, sont citoyens de cette ville de Berlin-Ouest et pour cette raison, en ma qualité d’homme libre, je dis : Ich bin ein Berliner « .

Pour ce qui est de l’analyse de la position des gens qui « ne veulent pas être Charlie », je cite Sandra Laugier (http://www.francetvinfo.fr/faits-divers/attaque-au-siege-de-charlie-hebdo/charlie-hebdo-derriere-l-unite-nationale-y-a-t-il-une-fracture-au-sein-de-la-societe-francaise_793713.html):

« L’émotion suscitée par les récents attentats et la mobilisation de solidarité, symbolisée par la phrase « Je suis Charlie », pourraient laisser penser que nous sommes tous Charlie. Mais certains collégiens et lycéens se sont démarqués lors de la minute de silence observée jeudi. Est-ce surprenant ?

Sandra Laugier : Je suis étonnée qu’il y ait un étonnement. Cela n’a rien de si extraordinaire, il ne faut pas monter cela en épingle. Après les attentats du 11-Septembre, un slogan ‘Nous sommes tous Américains’ avait été lancé. La philosophe Marie-José Mondzain avait répliqué dans une tribune publiée par Le Monde intitulée « Je ne me sens pas américaine ». Ne pas « être Charlie » fait écho à cela, sous une forme simplifiée.

Il y a évidemment quelque chose d’un peu stupide dans cette forme de réponse, dans la mesure où c’est prendre au pied de la lettre une expression de solidarité (« Je suis Charlie »). Bien sûr que nous n’étions pas tous Américains, bien sûr que nous ne sommes pas tous Charlie. Nous disons cela pour signifier autre chose, une union symbolique.

On peut donc répondre par la négative à ce mouvement, cela n’a rien d’inédit. Ces réactions étaient prévisibles dans ces établissements de banlieue. Beaucoup de jeunes peuvent ne pas se sentir concernés par cette forme d’unanimisme un peu lourde. Toute expression collective qui va s’imposer à tout le monde produit ce genre de réactions. Cet unanimisme « obligé » peut être mal perçu, comme une obligation au conformisme ou à une solidarité de commande.

Comment expliquer que certains comprennent ou justifient l’attentat contre Charlie Hebdo ? 

C’est très choquant. En disant que certains l’avaient bien cherché, l’idée serait donc une punition moralement justifiée des victimes. Il ne faut pas tolérer ce genre de réactions. Quand les gens expliquent qu’ils ne veulent pas être Charlie, ou ne se reconnaissent pas dans l’émotion exprimée, ce n’est, après tout, que de la liberté d’expression, dont on parle tant ces derniers jours… En revanche, la posture moralisante qui consiste à dire que certains l’ont mérité revient à dire que dès que quelqu’un nous manque de respect, on peut répondre par la violence, on peut tuer. C’est l’expression d’une société à part, où les règles de comportement sont régies par la violence.

Cette position est absolument inacceptable. Il y a peut-être une responsabilité collective, nous avons laissé se développer des zones de relégation, entre autres les banlieues, où ce genre d’idées est la norme. C’est tout à fait inquiétant, et il faut y remédier.

L’unité nationale autour des victimes et de valeurs communes est-elle fracturée à vos yeux ?

Je ne pense pas que ce soit une fracture. Il y a un sentiment d’unité nationale qui prédomine. La fracture n’est pas dans l’unité nationale autour de l’émotion du deuil lié à l’attentat contre Charlie Hebdo, et dont on espère qu’elle va inclure aussi les victimes juives de l’attaque de vendredi. L’unité nationale doit inclure tout le monde, y compris ceux qui ne « se sentent pas Charlie » ou n’apprécient pas les caricatures de Charlie Hebdo. Ce n’est pas la même chose de dire « je ne vois pas pourquoi on attend de moi une solidarité comme si j’étais a priori complice », et de dire « certains l’ont cherché ». Dans le second cas, c’est dangereux, c’est précisément l’esprit du terrorisme, mais c’est ultraminoritaire, donc on ne peut pas parler de fracture.

En revanche, si la fracture n’est pas dans l’unité nationale, elle est dans notre société. Et c’est ce que les terroristes ont précisément visé, à l’intérieur de la communauté musulmane en France, dans les banlieues sensibles. Le fait même qu’il y ait cette réaction chez ces jeunes, de légitimation ou d’explication des assassinats, montre que les terroristes ont peut-être gagné. Car ils auront divisé autour de la condamnation des actes terroristes, ils ont pointé la fracture. »

Agissons pour réduire cette fracture.

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